POUR UN DÉVELOPPEMENT SOUTENABLE À LA RÉUNION :

réflexion sur quelques enjeux .

Cette allocution a été prononcée par Monsieur Jean-Paul BENTEUX, Inspecteur d’Académie-Inspecteur Pédagogique Régional, lors de la cérémonie de remise des décorations du mercredi 30 novembre 2016 lors de laquelle il a été nommé Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques,

Lorsque Christiane André m’a demandé, dans un courriel début octobre, de prendre en charge la traditionnelle “causerie” de remise des décorations, j’ai été,  en tant que nouvel et modeste impétrant des palmes académiques, à la fois surpris, honoré et inquiet de la tâche qui m’était proposée. La suite du message apportait heureusement cette précision sur la « causerie » attendue: «  C’est en fait un discours d’une quinzaine de minutes sur un sujet de ton choix, à connotation historique...ou non! ». J’avais donc l’embarras du choix. Dans un premier temps, cette précision - ou plutôt son absence -  m’a plus plongé dans l’embarras que dans le choix. Les talents de médiatrice de Christiane  m’ont convaincu, un entretien téléphonique, une rencontre et une semaine de réflexion plus tard,  qu’il fallait que je relève le challenge. Je pourrais résumer l’argumentaire par cette formule créole de bon sens : « pas capab lé mort sans essayé ».  Voilà ce qui m’amène devant vous, toujours honoré et malgré tout peu rassuré de faire face à un tel aréopage.
Ce préliminaire passé, il me restait donc à choisir un sujet. J’ai d’abord suivi la voie de l’Histoire, comme cela m’avait  été suggéré. J’ai pensé, un premier temps, vous conter la naissance et l’évolution de l’ordre des Palmes académiques, titre créé en 1808 par Napoléon Ier pour honorer les membres éminents de l'Université, puis  décoration depuis 1955 qui honore des membres de la communauté éducative.
Ce sujet ayant déjà été abordé lors d’une précédente causerie, j’ai alors emprunté une autre piste, celle des commémorations, dont de nombreux concours scolaires se font écho. Sur le plan épistémologique, ces commémorations interrogent quant à leur rapport à  l’Histoire. La mémoire n’est pas l’Histoire, même si elle y contribue.  Le philosophe Paul Ricoeur (1)  préférait parler d’un « nécessaire travail de mémoire » pour restituer la complexité du passé,  plutôt que de voir s’imposer un « devoir de mémoire » forcément sélectif. En tant que professeur puis inspecteur d’histoire et géographie, j’ai participé puis piloté au niveau académique,  pendant une vingtaine d’années, le concours national de la résistance et de la déportation (CNRD). Ayant pour objectif de perpétuer, depuis 1961,  chez les jeunes Français l’histoire de la Résistance et de la Déportation, de leur permettre de s’en inspirer et d’en tirer les leçons civiques dans leur vie actuelle, ce concours trouve toute sa place dans nos enseignements d’histoire et d’enseignement moral et civique.  Dans ce cadre, j’aurais pu évoquer l’engagement exemplaire de deux Réunionnais: Jean JOLY et Teddy PIAT, résistants déportés et rescapés du camp de Mauthausen. Le président honoraire de l’APHG, Jacques DELPECH, l’a fait avec beaucoup de conviction lors d’une exposition puis à l’occasion d’une cérémonie au collège Bourbon, l’an dernier. Aussi, je vous renvoie au site de l’association.
Nous célébrons aussi le Centenaire de la première Guerre mondiale. Le conflit a témoigné de l’attachement des Réunionnais pour défendre la Mère-Patrie et de leur sacrifice: 12 000 Créoles (soit 7% de la population totale de l’ile) sont partis combattre.  Environ 1400 ne sont jamais revenus (2).  Parmi eux, 97 anciens élèves du premier lycée Leconte de Lisle. A titre personnel, cette guerre m’a empêché de connaître mon grand-père paternel, dont la vie et l’expérience combattante s’achèvent le 4 janvier 1916 près de Verdun. Pour seul héritage, j’ai recueilli  sa croix de guerre décernée à titre posthume. Je ne connais rien de lui, hormis l’exploration du site du ministère de la défense : « mémoire des hommes », qui édite le livret militaire des soldats morts pour la France. Peut-être que la retraite me permettra, comme l’a fait avec talent l’historien Ivan Jablonka (3) pour « ses grands parents qu’il n’a pas eus », de mener, moi aussi, mon enquête.
Ces pistes historiques successivement parcourues et éludées, j’ai alors interrogé notre monde actuel. Cela fait un quart de siècle que je vis à La Réunion et quelques années que figure, parmi les missions qui me sont confiés par les recteurs successifs, la responsabilité de généraliser l’éducation au développement durable, pour le second degré, dans notre académie. En tant que citoyen, zoréole,  et éducateur, je m’intéresse de fait à ce qui touche au développement de notre île, dont j’ai pu constater les transformations rapides. C’est de cela dont je voudrais davantage vous « causer ».


La notion de développement durable est devenue commune et universelle (50 millions de résultats en 1/3 de seconde en français – mais 94 millions en anglais en ½ seconde  sur un moteur de recherche connu). La définition la plus usuelle, pour ne pas dire officielle, celle du rapport Brundtland rédigé pour le PNUD, date déjà de 30 ans. Je la rappelle : « le DD – ou plutôt « soutenable » - est un mode de développement qui répond aux besoins des générations actuelles sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Pour accomplir cette exemplaire transmission inter générationnelle, un développement « soutenable » se doit d’être à la fois économiquement efficace, socialement équitable et écologiquement tolérable (les fameux piliers du DD). Comment se déclinent ces enjeux globaux à La Réunion ?  Quelle contribution notre Ecole peut-elle apporter ?
Un bon dessin valant mieux qu’un long discours, surtout quand le temps est limité, j’ai souhaité appuyer les réflexions éparses qui vont suivre sur une caricature de SOUCH, parue dans le JIR en 2010.
 

La première image interroge sur l’habitabilité d’une île surpeuplée et asphyxiée par des rejets de toutes sortes, dégradant la nature, du lagon au volcan. On est loin du cliché de l’île tropicale paradisiaque ! Le site « bande cochons » a pu dénoncer en son temps d’effroyables réalités. L’automobile y tient une place de choix, entre ses carcasses, ses batteries et son huile déversée. Avec une production estimée en 2010 à 600 kg de déchets par an et par habitant et 2 centres d’enfouissement techniques arrivant à saturation, la question de la gestion de ces ordures et celle de la protection de l’environnement interpellent. Le titre que j’ai rapporté me semble bien résumer la situation posée : « ousa nou sava ? »(4). Le Plan départemental d’élimination des déchets ménagers et assimilés (PDEDMA) (5), apparaît ici comme la panacée. A l’horizon 2020, La Réunion respire, elle est débarrassée de ses déchets et même de ses habitants !  Au-delà de l’outrance de cette vision eugéniste, force est de constater qu’à trois ans de l’échéance du plan, la réalité est plus nuancée.

Ce sont la réserve marine et le parc national qui ont surtout oeuvré, depuis dix ans, à préserver un patrimoine naturel exceptionnel, reconnu comme un des 34 « hot spots » de la  biodiversité mondiale. La sauvegarde de paysages remarquables a permis à nos « cirques, pitons et remparts » d’être inscrits en 2010 au patrimoine mondial de l’Unesco, ce qui constitue un argument  touristique incontestable. Quant aux déchets, les 2 CET sont vraiment arrivés à saturation et aucune commune ne souhaite voir s’établir chez elle un tel nouveau monstre : « NIMBY ! » (« not in my back yard », ou « pa dans mon kour ! »).  Cependant, on peut aussi attester que de notables progrès ont été réalisés dans le tri et la valorisation des ordures ménagères: la moyenne a chuté à 390 kg par hab et par an. C’est cela qui permet de différer la fermeture des CET existants...mais jusqu’à quand ?

 

Au delà de ces faits, cette caricature témoigne surtout que des solutions d’aménagement, même imparfaites, existent, et qu’elles sont l’affaire de tous (de l’Etat, des collectivités territoriales, des habitants d’abord). C’est cette dimension d’engagement, réfutant tout fatalisme et vision catastrophiste, qui est au cœur de l’éducation au développement durable. Cette éducation est partagée par toutes les disciplines et tous les acteurs de l’Ecole. Elle constitue un élément important du parcours civique qui se construit du cours préparatoire à la Terminale. Avec 40 % des écoles et 4/5° des collèges et lycées qui sont entrés dans une démarche de développement durable (E3D), notre académie montre sa forte implication pour sensibiliser les élèves, futurs citoyens, à penser un modèle de développement plus soutenable.

 

De façon plus implicite, le dessin de SOUCH esquisse aussi la vulnérabilité d’une île exigüe, soumise à une forte pression démographique et à de nombreux aléas.

La Réunion cumule de fait 7 des 8 risques naturels majeurs existant dans le monde (6) : feu de forêt, inondation, mouvement de terrain, cyclone, tempête, séisme, éruption volcanique. Il manque les avalanches, mais peut-on y ajouter le moustique et le requin comme nouveaux risques ?  Sans omettre les facteurs économiques structurels, il faut constater que l’afflux de touristes stagne depuis 15 ans (seuil de 425 000 personnes), après les crises successives liées au Chikungunya en 2006 et aux attaques de requins depuis 2011. Assurer la sécurité des Réunionnais, la résilience du territoire et son attractivité s’avère une tâche bien complexe.

 

Pour pallier des ressources limitées sur son modeste territoire, La Réunion est condamnée à innover pour réussir, entre autres, le pari de l’autonomie énergétique en 2030. Cette idée était chère à Paul VERGES. Ce discours est l’occasion de rendre hommage à cette personnalité qui a marqué les 60 dernières années de la vie politique réunionnaise, a beaucoup réfléchi et œuvré au développement de son île.

 

Comment accueillir un million d’habitants, et sans doute 400 000 véhicules  en 2025 ou 2030 ? Comment assurer l’éducation, l’emploi, la circulation, le logement ? Dans une société devenue individualiste, où chacun veut son « kaz à terre » et « son l’auto », il faudra bien qu’à terme le collectif y trouve sa place. L’importance des aménagements qui se sont déployés ou sont  projetés, grâce notamment aux fonds européens (exemple de la route des Tamarins, de celle du littoral, du basculement des eaux, ou de l’éco-cité de l’Ouest) témoigne que des déterminismes peuvent être dépassés. Il faudrait cependant veiller à ce que ces investissements soient plus justement répartis sur le territoire.

 

Il est enfin des enjeux que le dessin de SOUCH ne montre pas et qui me paraissent essentiels. J’en évoquerai trois :

     - La canne à sucre, qui a forgé l’histoire de La Réunion, peut-elle encore incarner son avenir ? Pour ce qui concerne le présent, on peut lire sur le site de Téréos que « L'industrie de la canne à sucre est une activité stratégique pour La Réunion. C'est une valeur sûre : elle représente le premier poste d'exportation de l'île, elle structure et protège 25 000 hectares de terres et représente 12 000 emplois directs et indirects ». J’ajouterai que c’est aussi une activité aux mains d’une seule entreprise dont les intérêts sont mondiaux. Alors que s’efface la protection européenne et que le SAR peine à contenir le grignotage des terres par la périurbanisation, faut-il ou peut-on imaginer les paysages de La Réunion sans champs de cannes ?

     - Avec un taux de chômage structurel de plus de 28% de la population active, et une pauvreté affectant  42% des habitants, le maintien de la cohésion sociale constitue un enjeu de taille. Les actions sociales permises par les institutions et les associations à différentes échelles y répondent au quotidien. Sur le long terme, il convient de souligner le rôle fondamental que doit continuer à assumer l’Ecole de la République pour assurer des chances d’égale réussite pour chacun des 220 000 élèves et 19 000 étudiants réunionnais. 

      - La préservation d’une identité réunionnaise est confrontée à la mondialisation. A condition d’échapper à l’insularisme, c’est une source de richesse et un facteur de développement. En symbiose avec le français, la maîtrise de la langue créole, chère à Axel Gauvin et René Ramchetty qui oeuvrent pour une graphie unique (LKR –lékritir kréol La Rényon) doit contribuer à faire chuter le nombre trop élevé de décrocheurs scolaires. Ceux-ci fournissent une bonne partie des 116 000 illettrés que compte La Réunion, marginalisés dans notre société moderne. 

 

 Je voudrais conclure ce bref exposé par une mise en situation de notre île, en affichant une vision de nuit de l’Océan Indien (extraite d’un document de la Nasa) ( Photo non reproduite ici ). La Réunion est un des rares points lumineux qui apparaissent sur l’image – (..différents repères montrés...). La production électrique (et l’éclairage nocturne, qui est sa forme visible) constitue un indicateur intéressant du niveau de développement atteint par les sociétés. Les disparités dans l’espace régional sont énormes : La Réunion, 230 fois plus petite, 28 fois moins peuplée que Madagascar, produit deux fois plus de courant, et sans interruptions notables. De fait, sans nier les difficultés sociales et économiques que connaît La Réunion, force est de constater que la caricature de SOUCH montre d’abord les travers d’une société dite développée. A l’échelle de la zone, nous sommes un îlot de prospérité dans un océan de pauvreté et nous avons un rôle à jouer dans le développement de nos voisins. C’est déjà manifeste par le bais des actions de l’AFD, de la COI ou de partenariats noués entre collectivités territoriales. L’académie participe à cette entreprise, en encourageant des échanges et des projets scolaires. (diapo). Parmi ceux-ci, le projet EPICORE (7), mené en 2015 par des élèves et des enseignants de la SEP du lycée de Bras-Panon, me paraît exemplaire.  Il a permis d’alimenter en électricité l’école du village d’Ouzioni en Grande Comore, par la construction d’un préau équipé de panneaux photovoltaïques. Je ne peux que féliciter et soutenir de telles initiatives solidaires qui donnent tout son sens à l’éducation au développement durable.

                                                                                                                                      Jean-Paul BENTEUX

(1) - « La mémoire, l’histoire, l’oubli » Seuil - 2010

(2) - Recherches de Jacques DUMORA "Mémoire réunionnaise de la grande Guerre" qui a retrouvé environ 400 noms de Réunionnais non inscrits sur les stèles des monuments aux morts .

(3) -  Ivan JABLONKA a obtenu le prix Médicis 2016 pour « Laetitia ou la fin des hommes » (meurtre sordide d’une jeune femme de 18 ans à Pornic en 2011; l’historien étudie le cas en tant que fait social total).

(4) -  Du groupe éponyme de F. Joron .

(5) -   Depuis 2013, c’est l’affaire de toutes les collectivités territoriales à travers le Plan de Prévention et de Gestion des Déchets Non Dangereux (PPGDND) .

(6) -  Site  Prim.net  du ministère de l’Environnement, de l’Énergie et de la Mer.

(7) -  Ecole du Photovoltaïque Isolé COmores-REunion.

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